Essor, apogée et déclin d’une librairie

Gibert Jeune à Paris, c’est donc fini! Ailleurs, c’est tristement banal, mais dans cette grande capitale culturelle, une telle librairie qui ferme, c’est choquant. Par sa masse critique, son attraction, sa population et sa structure sociologique, ses nombreuses écoles et facultés, s’il y a une ville qui semblait en mesure d’échapper à ces disparitions c’est bien Paris. Et bien non, Paris n’est pas immunisée contre la reconfiguration du marché du livre, même lorsque cela concerne un lieu aussi “emblématique”.

Un long article dans  Le Monde du 24.02.2021 fournit à cela plusieurs sortes d’explications.

Facteurs conjoncturels

Un concours de circonstances négatives aurait achevé de fragiliser l’entreprise: les manifestations de Gilets jaunes pendant de nombreux samedis, la fermeture de la station de métro pour travaux, puis, bien sûr, une pandémie… La faute à la malchance peut-on penser. Mais ce que ces faits révèlent avec netteté, c’est l’extrême dépendance de cette librairie avec la population circulant dans le quartier. Les responsables ont peut-être été trop confiants dans ce vivier humain, sans imaginer que les passants puissent devenir plus rares.

Cette illusion a pu être entretenue par le souvenir de la grande époque, lorsqu’il fallait canaliser la foule et embaucher une armée de jeunes intérimaires à l’occasion des rentrées scolaires. Mais à ces causes conjoncturelles s’ajoutent des changements plus structurels, tout aussi négatifs dans leurs effets : plusieurs campus ont migré en banlieue, avec leurs cortèges d’étudiants et d’enseignants.

Dédain pour la technique

Une autre raison évoquée par Le Monde corrobore ce défaut d’anticipation: le manque d’intérêt pour l’informatisation. Il semble pourtant évident que cet outil est l’allié incontournable du libraire! Rien de plus efficace n’a encore été inventé pour chercher et retrouver un titre parmi des millions de références, qu’il s’agisse de livres neufs ou d’occasion dont Gibert Jeune s’est fait une spécialité. L’entreprise regorgeait d’employés extrêmement pointus dans leur domaine. Accompagnés par une bonne informatique, ils auraient été absolument imbattables.

Autre handicap, du même ordre, qui ne pardonne pas: Gibert Jeune a raté le tournant du Web et de la présence en ligne. Ce n’est que très – trop – tard, qu’un plan de digitalisation est envisagé, lorsque Gibert Jeune est repris par les “cousins”, la librairie Gibert Joseph.

E-commerce

Autre pays, autre contexte : le hasard de l’actualité (Le Temps du 28.02.2021) me fait découvrir que le groupe Payot Libraire qui irrigue la Suisse romande a réalisé une bonne année 2020. Le nouveau et vaste magasin dans le centre de Genève se révèle être une bonne affaire. Et la fermeture au printemps 2020 des magasins physiques a dopé les ventes en ligne sur le site que l’entreprise avait mis en place, malgré le poids écrasants des géants du domaine. Là aussi il s’agit d’une enseigne historique, dont les fondations remontent au 19e siècle.

Essor, apogée, déclin. Les situations ne sont jamais acquises une fois pour toutes. Il ne s’agit évidemment pas de stigmatiser les perdants ou d’encenser les gagnants. Mais dans la vie difficile d’une librairie, prise entre les mutations du savoir et une crise sanitaire qui exige la diminution des circulations humaines, certains non-choix, comme celui d’occulter l’informatique, semblent avoir des conséquences redoutables.

Des pratiques culturelles sous la loupe

Festival La Roque d'Anthéron 2020

Festival de piano de la Roque d’Anthéron, août 2020. Les enfants du baby boom forment l’essentiel du public de la musique classique.

Ce mois de juillet est parue la dernière enquête sur les pratiques culturelles en France, conduite en 2018.

La rareté de cette enquête – une par décennie environ –, la profondeur du champ couvert et la cohérence de cette série dont la première livraison remonte à 1973 en fait une lecture très attendue. Chaque nouvelle sortie permet de dessiner avec un peu plus de précision ces pratiques et leur évolution des pratiques.

On a donc tout particulièrement guetté cette dernière mouture, celle de la deuxième décennie de ce siècle, tout à la hâte de mesurer les effets de la numérisation de la culture.

La lecture de l’analyse des résultats par les sociologues Philippe Lombardo et Loup Wolff (un nom qui ne s’invente pas)[1] ne nous a pas déçue à cet égard: elle est tout simplement passionnante.

Principaux enseignements

Deux résultats nous paraissent particulièrement éclairants.

D’abord l’étude vérifie que le numérique joue un rôle déterminant sur les pratiques culturelles.

Ensuite la génération du baby-boom, que l’on peut suivre depuis les années 1970, n’a jamais cessé d’être une insatiable consommatrice de culture. Aucune des générations suivantes n’a une pratique aussi intensive, ce qui peut inciter à nourrir quelques craintes pour l’avenir de certaines industries culturelles.

Voyons d’un peu plus près ce que cela signifie pour les pratiques culturelles de l’écrit, évoquées dans les questions consacrées à la lecture, aux bibliothèques, ainsi qu’à la presse.

La lecture

La lecture est probablement l’exception qui confirme la règle: c’est le secteur culturel dont la pratique a le moins été influencée par le numérique. Je souligne à dessein ce terme, car le numérique a très tôt affecté le processus de production des livres. Cette dualité, abondamment explorée dans d’autres billets de blogs, a fait que la lecture numérique tarde toujours à s’épanouir, et que nombre d’entreprises s’y sont cassé les dents.

C’est le cas du livre électronique de Cytale. Cette aventure entrepreneuriale française au tournant du 21e siècle a été un échec, car les dirigeants de Cytale étaient aveuglés par leurs propres convictions. Le PDG Olivier Pujol s’enthousiasmait qu’avec ce dispositif léger et peu encombrant, il pouvait “avoir dans sa main tout le savoir, consultable “n’importe où, n’importe comment, n’importe quand”, lire des données censées être inaltérables, moins précaires que les 40’000 rouleaux de la bibliothèque d’Alexandrie incendiés par César…”[2]. Quand on compare les conditions techniques de l’an 2000 avec celles de 2020, on se dit rétrospectivement que l’échec était prévisible. Mais pourquoi le succès est-il toujours si mitigé, alors même que les PME ont laissé la place au géant Amazon?

C’est là que l’étude de Lombardo et Wolff donne peut-être des éléments de réponse, qui sont tout simplement générationnels: le pourcentage de lecteurs assidus (20 livres et plus) a diminué très régulièrement, passant de 28% en 1973 à seulement 15% en 2018. Et c’est dans les générations du baby-boom que la lecture résiste le mieux, voire même se stabilise. Ce sont d’ailleurs ces classes d’âge qui s’approprient le plus volontiers les liseuses, dédiées aux ebooks. Les plus jeunes ne voient guère d’attrait dans ce dispositif “mono-tâche”.

La féminisation

L’univers du livre et de la lecture est toujours plus féminin. On le voit dans les professions qui lui sont liées: bibliothèques, maisons d’édition, mais aussi enseignement. Et selon une étude québécoise récente, les maisons d’édition ont reçu en 2018 autant de manuscrits signés par des hommes que par des femmes[3].

Quant aux lectrices, elles dominent largement les lecteurs, avec un écart qui se creuse au fil du temps pour devenir même abyssal: en 2018 elles sont quasiment deux fois plus nombreuses dans la catégorie “lecture assidue” (19%) que leurs homologues masculins (10%)! Alors qu’en 1973, les hommes sont encore de plus gros lecteurs que les femmes… Il serait intéressant de comprendre pourquoi les hommes se sont détachés aussi rapidement de la lecture et si la féminisation de cet univers a contribué à lui faire perdre son attrait, voire à l’associer à une pratique non virile.

La fréquentation des bibliothèques reflète cette féminisation. Suite à une politique très volontariste de développement de la lecture publique en France (l’essor des “médiathèques”) dans les années 1980-1990, le lectorat s’est développé, avant de se tasser au 21e siècle. Or les femmes ont toujours fréquenté ces institutions davantage que les hommes, ceci dans des proportions assez nettes.

Et pour la Suisse?

De l’autre côté du Jura, il n’existe sur la durée pas d’enquête d’ensemble aussi approfondie et homogène. En revanche on y trouve des études régionales, parfois très pointues. Nous avons déjà évoqué dans ce blog la vaste enquête sur le public des bibliothèques de la Ville de Genève[4]. Les musées municipaux publient également chaque année un rapport au sujet de leur fréquentation sous le titre Connaissance des publics. L’Université de Lausanne a conduit une recherche sociologique particulièrement documentée sur Les publics de la culture à Lausanne menée en 2018.

Les Romands ont tendance à se prévaloir d’une forme d'”exception culturelle”: consommation importante, qu’il s’agisse de sorties, de musées ou d’achat de livres, portée par une offre abondante. Mais il ne fait aucun doute que les mêmes déterminants qu’en France y sont à l’œuvre. La transformation des sociétés, notamment par le biais du numérique, est une lame de fond qui fait fi des frontières et des particularismes. On retrouve dans ces études la surreprésentation des femmes et des baby-boomers…

Usage des médias

Ce parallélisme des pratiques françaises et helvétiques se vérifie également pour les médias d’information. Un article du Temps[5] relayait la publication de l’étude du Monitoring médias Suisse, menée en 2019 par l’Office fédéral de la communication. L’influence des réseaux sociaux sur la formation de l’opinion est encore moindre que la télévision, mais elle gagne nettement en importance, surtout parmi les jeunes. Pas de quoi étonner le sociologue du numérique Olivier Glassey pour qui ces résultats “mettent en lumière des trajectoires de vie, avec des cultures médiatique et technique qui accompagnent chaque classe d’âge. Si les personnes plus âgées se diversifient dans leur manière de s’informer, par exemple, elles n’abandonnent pas les médias qu’elles utilisent depuis de nombreuses années.”

L’étude française fait part exactement du même (et triste) constat: diversification des pratiques d’information chez les seniors, qui se sont appropriés la télé, le web, les réseaux sociaux, mais concentration chez les plus jeunes qui dédaignent les instruments de leurs aînés…

[1] Cinquante ans de pratiques culturelles en France, France. Ministère de la culture, 2020. <https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Etudes-et-statistiques/Publications/Collections-de-synthese/Culture-etudes-2007-2020/Cinquante-ans-de-pratiques-culturelles-en-France-CE-2020-2>

[2] Dominique Nauroy. L’échec du livre électronique de Cytale au prisme des processus de traduction. Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2007

[3] Charlotte Comtois. Quelle place pour les femmes dans le champ littéraire et dans le monde du livre au Québec? Montréal, Uneq, 2019. <https://www.uneq.qc.ca/wp-content/uploads/2019/11/Rapport_Egalite%CC%81-hommes-femmes_novembre2019.pdf>

[4] Librairies et bibliothèques, un destin identique?

[5] Le Temps, 29.09.2020, <https://www.letemps.ch/suisse/romands-cedent-davantage-chant-sirenes-reseaux-sociaux>

Le retour de Google Books

La nouvelle est tombée dans la torpeur de l’été, entre deux épisodes caniculaires: plusieurs bibliothèques alémaniques vont numériser leurs collections grâce à Google. Depuis l’annonce fracassante il y a maintenant 15 ans du programme Google Books [1] avec la numérisation en masse de prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes (New York, Harvard, Stanford, Michigan et Oxford) et la polémique qu’il suscita, notamment en France, après l’émoi suscité en 2007 par la première bibliothèque suisse et francophone à se lancer dans cette aventure (Lausanne), Google est devenu une bibliothèque numérique presque comme les autres et qui a fini par se fondre dans le paysage.

A tel point que beaucoup d’observateurs ont pu penser que le projet, était avec 35 millions de livres numérisés, si ce n’est achevé, du moins sur la voie de l’être et que Google se consacrait désormais à d’autres explorations stratégiques.

C’est dire que le 15 juillet dernier, le communiqué de presse de la Bibliothèque universitaire de Berne a été quand même une surprise pour ceux qui suivent les programmes de numérisation dans ce pays [2]. L’annonce a été relayée par les médias, mais n’a soulevé cette fois aucune polémique.

Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?

1. Une des vertus managériales principales de notre temps est le “pragmatisme”. Les porteurs du projet servent cet argument: Google est un partenaire industriel capable de traiter en quelques semestres des centaines de milliers de livres. C’est donc un accélérateur de la numérisation et un bienfait pour les usagers qui vont pouvoir accéder à un patrimoine conséquent avec les outils de leur temps, un des objectifs majeurs de toute bibliothèque, avec un coût négligeable pour le contribuable, puisque Google prend en charge l’essentiel des frais. De plus il donne de sérieuses garanties quant au transport et la manutention des livres qui rejoignent les standards en vigueur pour les collections précieuses. Hubert Villard, directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne à l’initiative du projet Googlos (Google-Lausanne) s’enthousiasmait: “Les gens de Google sont terriblement pros et efficaces.” [3] Cela répond, dix bonnes années plus tard, au regret exprimé par la directrice de la Bibliothèque nationale, qui déclarait dans Le Temps: “La numérisation des bibliothèques publiques avance à pas d’escargot” [4]

A. von Haller, Les Alpes
A. von Haller, Die Alpen

Pages de titre d’une édition bilingue du poème “Les Alpes”, par le naturaliste bernois Albrecht von Haller (1795). Exemplaire de la Bibliothèque nationale autrichienne, numérisé par Google

2. Mine de rien, la Suisse est en passe de devenir avec cette opération un des pays qui a le plus ouvert les portes à Google, avec des bibliothèques partenaires dans les deux principales régions, germanophone et francophone. D’autant que le communiqué laisse la porte ouverte à d’autres institutions.

3. Le parallèle initiatives publiques vs Google livres est cruel: voilà bientôt dix ans aussi que la bibliothèque numérique e-rara.ch est ouverte. Elle a fonctionné d’abord avec de l’argent de la confédération, puis n’est financée que par les bibliothèques membres. L’avancée est loin d’être négligeable: le portail est réputé pour l’importance des documents et la qualité des images. Mais tous ces efforts n’ont conduit qu’à 75’000 titres offerts au public, et la reconnaissance de caractères (qui permet la recherche en texte intégral) n’est possible que pour les imprimés postérieurs à 1800… Google traite avec les bibliothèques des centaines de milliers de livres.

Est-ce à dire que seul un opérateur privé est capable, en Suisse, de s’occuper massivement de numérisation? En France Gallica héberge tout de même 642’000 livres, sans compter bien d’autres documents.

[1] Le communiqué de l’Université de Berne: “100’000 Bücher der Universitätsbibliothek Bern werden durch Google Books digitalisiert, Universität Bern, 15.07.2019.
Celui de la bibliothèque de Lucerne: “Google Books digitalisiert 60’000 Bücher der ZHB”. ZHB Zentral- und Hochschulbibliothek Luzern, 06.08.2019.
Un article pour celle de Zurich: “Zentralbibliothek Zürich lässt Google an ihre Sammlung”, dans la Netzwoche du 16.07.2019.
Ainsi qu’un sujet d’une émission de la radio suisse alémanique: “Schnelleres Digitalisieren – Google Books spannt mit Schweizer Bibliotheken zusammen”, SRF, 30.07.2019.
[2] Lire par exemple la tribune de Michael Gorman, “Google and God’s Mind. The problem is, information isn’t knowledge”, Los Angeles Times, 17.12. 2004.

[3] 24 Heures, 16.05.2007. H. Villard retrace sa carrière dans le volume Entretiens, aux éditions L’Esprit de la Lettre, coll. Bibliothéchos.

[4] Le Temps, 04.05.2007

Librairies et bibliothèques, un destin identique?

Bibliothèque IHEID Genève

Bibliothèque de l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève

La Ville de Genève a publié les résultats d’une enquête sur le public de ses bibliothèques.[1] Son principal intérêt est de livrer un avis récent de la population genevoise sur les bibliothèques publiques, solidement fondé sur un échantillonnage important. Les résultats ne surprennent pas vraiment les professionnels mais confortent leurs observations. Les usagers ont été interrogés au cours de l’automne 2016. Les non-usagers – il peut s’agir d’ex-usagers qui ne fréquentent plus la bibliothèque après leur formation – ont également été sondés à la même période, mais selon une méthode et des questions spécialement adaptées.

Nous disposons en parallèle d’une autre enquête assez récente portant sur les pratiques d’achat de livres en Suisse romande.[2] Les consommateurs de livres ont été interrogés à l’automne 2014 et la région genevoise est particulièrement bien représentée. Les résultats ont été exposés au Salon du livre et de la presse de 2016.

Les enquêtes autour du livre et de ses usages ne sont pas si fréquentes en Suisse. Une raison en est leur coût, qui peut atteindre facilement un montant à plusieurs zéros. Ces deux études sortant à des moments relativement rapprochés, il est possible de les comparer. Y aurait-il des traits communs dans les pratiques et les attentes vis-à-vis des librairies et des bibliothèques? Les usagers des unes sont-ils également clients des autres? Et quels liens voient-ils entre l’espace tangible des bibliothèques et les documents impalpables que sont les livres numériques?

Le public

Les personnes qui apprécient le contact avec les livres fréquentent généralement autant les librairies que les bibliothèques. L’appétence pour les livres stimule l’usage de tous les lieux qui les mettent en valeur. Les lecteurs hautement diplômés sont surreprésentés dans le public des bibliothèques, toutefois certains préfèrent acheter les volumes. C’est d’ailleurs la première raison invoquée par ceux qui déclarent ne pas les fréquenter. L’étude sur les habitudes d’achat corrobore cela. Elle montre que les personnes qui achètent plus de 20 livres par an sont pour 60% au bénéficie d’une formation supérieure. Pour une frange de cette population, au pouvoir d’achat élevé, la bibliothèque n’est pas nécessaire pour assouvir sa soif de lecture.

Il aurait été intéressant de pouvoir comparer bibliothèques et librairies sous l’angle du genre. En effet les bibliothèques sont fréquentées en majorité par des femmes. Elles représentent 69% du public des Bibliothèques municipales, 68% à la Bibliothèque d’art et d’archéologie, 64% à la Bibliothèques musicale. La différence est moins significative dans une bibliothèque patrimoniale comme la Bibliothèque de Genève (54% d’utilisatrices). Les femmes sont-elles également plus nombreuses dans les librairies? L’étude de la HEG ne permet pas de le vérifier, car le panel des personnes interrogées est représentatif de la structure de la population suisse et non du public effectif qui se rend dans les librairies. Il faudrait pour y parvenir procéder à des comptages sur place ou se baser sur des fichiers clients.

On peut cependant supposer que les femmes là aussi prédominent. La dernière enquête française menée par le Ministère de la culture sur les pratiques culturelles des Français, en 2008, le confirme [3]. La féminisation de la lecture ressort nettement, qu’il s’agisse de la lecture régulière (18% des femmes contre 13% des hommes) ou de l’inscription en bibliothèque (22% des femmes contre 13% des hommes).

Les attentes

Les attentes vis-à-vis des bibliothèques ou des librairies sont très proches. En bibliothèque comme en librairies, les lecteurs plébiscitent le fait de disposer d’un assortiment riche et diversifié. Les souhaits sont également semblables quant à l’atmosphère du lieu. Il va de soi que la bibliothèque se doit d’être un endroit agréable tout en favorisant des activités plus multiples. Cette attente est forte pour les librairies. A l’instar d’autres secteurs marchands qui souffrent de la concurrence d’Internet, les librairies doivent offrir une “expérience” utilisateur, proposer un espace café et de la convivialité.

Ces exigences quant à la diversité et à la qualité des lieux ont paradoxalement pour origine les habitudes numériques. Le public estime – à tort ou à raison – qu’Internet offre une richesse documentaire considérablement plus large qu’une bibliothèque, aussi grande soit-elle, et permet d’acquérir des livres papier ou numériques parmi un choix bien plus large que dans n’importe quelle librairie en ville. Sans surprise, Amazon est la librairie en ligne préférée des Romands et capte 79% des utilisateurs. Ce pionnier du commerce en ligne a mis en pratique depuis longtemps le principe de la “longue traîne”, théorisée en 2004.[4] Cette forte notoriété est alimentée par une commodité d’accès et une efficacité redoutables, au détriment des acteurs régionaux: la plate-forme web de Payot, principale chaîne de librairies en Suisse romande n’est utilisée que par 14% des acheteurs en ligne.

Et le livre numérique?

Nous avons relevé à plusieurs reprises dans ce blog combien la mutation numérique du livre diffère de celle de la musique ou de la vidéo. Ce décalage est me semble-t-il bien perceptible dans le prisme des deux enquêtes. Les utilisateurs peinent à voir les bibliothèques comme fournissant des ressources numériques. Tant pour les bibliothèques municipales que scientifiques, les ressources immatérielles sont peu mentionnées comme constitutives du “cœur de métier” de l’institution, à l’inverse du livre papier. Cela ne veut pas dire que le numérique n’a pas sa place dans les bibliothèques. Au contraire, il y joue déjà un rôle considérable qui va en se renforçant. Mais quand on interroge les utilisateurs à propos des institutions, la première image mentale qui leur vient est celle des bâtiments présents dans la cité, conduisant à évoquer en priorité des prestations matérielles ou des interactions humaines.

De manière assez semblable, les ebooks peinent à se montrer comme une offre accessible dans les librairies. Certains clients imaginent que les libraires devraient pouvoir donner des conseils puis réaliser des achats aussi bien physiques qu’électroniques. La vente d’ebooks en magasin est une proposition qui a été formulée depuis plusieurs années, sans avoir pu néanmoins se concrétiser.

Les personnes qui ont besoin de ressources numériques pour des raisons professionnelles tâchent d’en disposer sur leur lieu de travail. Un cabinet d’avocats va s’abonner aux bases de données de jurisprudence. C’est le cas aussi de la communauté universitaire, par le biais des bibliothèques. Cela pourrait expliquer pourquoi les utilisateurs des bibliothèques scientifiques sont 48% à s’en servir, contre 20% seulement pour ceux des bibliothèques municipales.

Dans le domaine académique, l’usage numérique est devenu la norme. ll est cependant très difficile pour les bibliothèques de rendre tangibles leurs ressources immatérielles auprès du grand public, même lorsqu’elles en sont à l’origine. Une ressource comme Interroge, produite par les bibliothèques, est référencée dans les moteurs de recherche généralistes, ce qui est fort utile mais ne permet pas de faire le lien avec les institutions. Les bibliothèques enrichissent le contenu du Web de façon considérable et certainement mésestimée par les personnes interrogées, qui ont tendance à considérer Internet et les ressources numériques des bibliothèques comme des choses tout à fait distinctes. Pourtant, dans la pratique, elles sont complètement inter-reliées.

La bibliothèque: modèle de l’économie du Web

L’économie du web qui privilégie l’accès aux biens culturels plutôt que leur possession remet à l’honneur le modèle de la bibliothèque traditionnelle fondé sur la collection et le prêt. La différence, importante, repose sur le mode de financement. La bibliothèque est financée par l’ensemble de la collectivité via l’impôt. En retour chaque membre voit ses possibilités de lecture considérablement élargies, moyennant une faible contribution. Le grand écrivain et directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine, Alberto Manguel, expliquait au Monde (14.07.2005) qu’il avait réuni toute sa bibliothèque personnelle dans un ancien presbytère poitevin. Il estime sa taille entre 30 et 50’000 livres. C’est beaucoup, mais qu’est-ce comparé aux 300’000 items que comptent les bibliothèques municipales ou aux 3 millions des bibliothèques scientifiques de Genève ?

Il y a un fossé entre le livre papier et numérique dans le domaine de la “lecture loisir”. Les consommateurs sont moins enclins à acheter des ebooks que des livres imprimés, car l’objet leur importe. Comme le relève les Habitudes d’achat de livres en Suisse romande, le modèle économique du livre numérique n’est pas compris par les consommateurs, qui s’attendent à une démarque importante par rapport au livre papier. Pour ces raisons, l’offre d’ebooks grand public pour les bibliothèques est encore limitée et peu considérée.

Ces deux enquêtes, par un effet de loupe, dessinent un univers de la lecture conventionnelle dominé par l’imprimé, qui reste l’archétype. Le mot “livre” évoque naturellement l’image d’un objet matériel. Cette impression rétinienne est si forte que les contenus numériques, pourtant considérables, semblent hors du champ.

[1] Massimo Sardi et Urs Aellig, Etude sur les usages des bibliothèques du Département de la culture et du sport de la Ville de Genève – enquête auprès des usagers actifs et des non-usagers. Etude N° 16.0465″, Lausanne, Link, 08.06.2017. http://www.ville-geneve.ch/fileadmin/public/Departement_3/Rapports/Rapport_Bibliotheques_ville-de-geneve.pdf

[2] Françoise Dubosson, Les habitudes d’achats de livres en Suisse romande, Genève, Haute école de gestion, 04.2016. http://ge.ch/culture/media/localhost.dipcultureinternet/files/achat_livres_sr_avril_16_0.pdf

[3] Les pratiques culturelles des Français. http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr

[4] Chris Anderson, “The Long Tail”, Wired Magazine, October 2004. https://www.wired.com/2004/10/tail

Les Assises de l’édition suisse 2017

Assises de l'édition suisse 2017

Assises de l’édition suisse au Salon du livre et de la presse de Genève, 27 avril 2017

Les Assises de l’édition suisse prennent la forme d’une journée d’étude dédiée aux professionnels de la filière du livre. Elles ont eu lieu cette année le 27 avril et elles étaient précédées la veille par Les Assises de l’édition francophone. Cette manifestation, désormais traditionnelle dans le cadre du Salon du livre et de la presse, se tient sous le patronage de la Confédération: Office fédéral de la culture et Département fédéral des affaires étrangères. Au cours des débats et tables rondes, les intervenants ont décliné la thématique de “la relève dans les métiers du livre en Suisse, un état des lieux”, sous l’angle des politiques publiques, du passage de témoin dans les maisons d’édition ou encore de l’avenir de la filière.

Politiques publiques

Fédéralisme oblige, la Confédération ne dispose que d’un rôle subsidiaire dans la promotion de la création littéraire: l’attribution de prix littéraires, de celui du plus beau livre suisse, ou encore, par le biais de la reconnaissance du rôle culturel des éditeurs, leur inscription dans une filière économique spécifique. Cet aspect est important et revient dans nombre d’interventions: la littérature, de par sa dimension culturelle, est soutenue pour le rôle qu’elle joue dans la cohésion du pays.

Pour Jacques Cordonier, chef du Service de la culture valaisan depuis sa création en 2005, il est important de maintenir un environnement propice à la création littéraire pour l’ensemble des acteurs: auteurs, libraires, éditeurs, bibliothèques. Il plaide pour une reconnaissance du métier d’auteur, notamment par le développement de l’Institut littéraire suisse à Bienne. Si les bibliothèques ont été le premier métier à investir le numérique, elles doivent aujourd’hui assumer leur rôle d’acteur culturel, ce qu’elles font en diversifiant les profils de recrutement.

Jacques Cordonier considère qu’il est plus efficace de mettre en place des politiques publiques avec des interlocuteurs bien organisés, à l’exemple de Valais Films[1] pour l’audiovisuel.

Pierre-Alain Hug, chef de l’Office cantonal de la culture et du sport nouvellement créé à Genève, estime que pour des raisons de masse critique, le bon échelon d’action devrait être celui de la Suisse romande.

Une maison d’édition est avant tout une entreprise. Il y a une augmentation générale du nombre de titres publiés, à mettre en lien avec la diminution des coûts de production que permet le numérique. Mais en fin de compte les produits de mauvaise qualité sont sanctionnés par les lecteurs qui ne les achètent pas.

Les éditeurs suisses: de petites structures

Dans Les Batailles du livre, François Vallotton remarque que sur les 60 éditeurs que compte l’ASDEL (Association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires), la moitié publient moins de cinq titres par an et ont un chiffre d’affaire inférieur à 200’000 francs[2]. Les maisons d’édition suisses sont donc très souvent des micro-entreprises.

La passion de découvrir et de faire partager des textes est le moteur principal, pas de s’enrichir… Selon Annette Berger, fondatrice en 2010 de Kommode Verlag , le livre suscite un certain enthousiasme et le métier d’éditeur porte encore une image prestigieuse.

Pour Olivier Babel, une maison d’édition est “tout sauf un business, mais il faut le gérer comme une entreprise, de façon très stricte”. Les Presses polytechniques et universitaires romandes qu’il dirige ont connu des belles années au cours de la décennie 1990-2000. Depuis quelques années, en raison de la dévaluation de l’euro, la conduite des affaires est très difficile pour le marché de l’exportation.

Par ailleurs l’édition est considérée comme une branche risquée et l’obtention de prêts bancaires pour développer l’activité est quasiment impossible. Thomas Heilmann de Rotpunktverlag à Zurich signale que des stratégies de financement alternatives, comme le crowdfunding, peuvent être fructueuses.

La relève

Cette session 2017 avait pour thème La relève dans les métiers du livre en Suisse. A part quelques cours en Suisse alémanique, il n’existe pas de formation pour être éditeur. Pour Fanny Mossière des éditions Noir sur Blanc, des études de lettres constituent cependant une bonne base pour “empoigner des textes”. D’autres éditeurs comme Olivier Babel ou Fabio Casagrande sont titulaires de diplômes en sciences économiques.

Le métier s’apprend le plus souvent par transmission. Matthieu Mégevand qui a pris la succession de Gabriel de Montmollin à la tête de Labor & Fides, estime qu’il a fallu deux années pour achever la transition. L’importance du mentorat est soulignée.

L’ “industrie” du livre

Le terme d”industrie du livre est une dénomination abusive. Il faudrait plutôt parler d'”artisanat” aux deux extrémités de la chaîne: l’édition et la librairie.

Les 12 librairies du réseau Payot vendent trois millions d’exemplaires par an, soit 220’000 références différentes. 60 % de ces livres sont vendus à moins de 5 exemplaires! La dispersion de l’offre est très caractéristique de ce type de commerce. La richesse du fonds est à double tranchant: c’est un facteur d’attractivité pour la clientèle, mais il immobilise des capitaux et de l’espace. Les grands groupes d’édition français Editis et Hachette ont mis en place des chaînes d’impression à la demande, permettant de fournir rapidement les libraires de publications dont la rotation est lente.

En Suisse romande Payot observe une baisse des prix de 20% depuis 2011. C’est une aubaine pour le client, mais pèse sur les bénéfices. Pascal Vandenberghe le directeur de Payot n’attend pas pour autant d’aides directes de la part des pouvoirs publics. En revanche, il salue la préférence donnée par les bibliothèques genevoises à l’achat local et regrette la concurrence déloyale des géants du commerce en ligne qui ne respectent pas les obligations et conditions de travail. Le comportement des consommateurs n’est par ailleurs pas anodin.

Ivan Slatkine, directeur de Slatkine Reprints SA et des Editions Honoré Champion, relève que les éditeurs ont toujours besoin d’un bon maillage de libraires pour promouvoir les publications.

Et le livre numérique? Les acteurs présents s’accordent pour penser que l’édition destinée aux besoins professionnels s’orientera toujours plus vers ce support numérique. En revanche le livre imprimé conservera ses adeptes pour la lecture plaisir.

Conclusion

Le marché du livre est une activité commerciale dont la portée culturelle est reconnue. En Suisse cette branche est soutenue par les différents échelons politiques: Confédération, cantons, mais aussi les villes. Le niveau cantonal est toutefois prépondérant. Le métier d’éditeur est une activité à forte valeur d’image, mais à faible rentabilité, largement représenté en Suisse par des micro-entreprises. Le constat est à peu près similaire pour les libraires.

Le paradoxe est que la production de livres ne cesse d’augmenter dans un contexte de trop-plein informationnel: en Italie il se publiait 13’000 titres par an dans les années 1980, contre 60’000 en 2016!

Finalement, si les intervenants semblaient relativement confiants pour la poursuite de leurs activités, aucun n’a prétendu que le futur serait plus radieux qu’aujourd’hui…

Ajout du 16.07.2017

ActuaLitté vient de publier un compte-rendu détaillé de ces deux journées des Assises de l’édition.

[1] http://valaisfilms.ch

[2] François Vallotton, Les batailles du livre. L’édition romande, de son âge d’or à l’ère numérique, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2014, p. 46