Grève à la Bibliothèque nationale de France

Vue de la Bibliothèque nationale de France (Dgusse, BnfPariS, CC BY-SA 4.0)

Une partie du personnel de la Bibliothèque nationale de France (BnF) – une des plus considérables bibliothèques au monde, faut-il le rappeler –, est en grève. A l’origine de son mécontentement, un réaménagement de l’offre de services qui représente à ses yeux une dégradation du service public et des conditions de travail : depuis le 2 mai 2022, les demandes de communications immédiates ont été drastiquement réduites à trois heures et demie l’après-midi, pour privilégier la réservation préalable et pallier le manque de personnel.

La direction estime d’ailleurs que la numérisation croissante des collections (Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF fête cette année ses 25 ans) rend les longues sessions de travail sur site moins nécessaires. C’est méconnaître la réalité de la recherche, rétorque l’Association des lecteurs et usagers de la BnF (ALUBnF) qui soutient les grévistes. Très souvent, c’est au cours de la consultation d’un livre que vient le besoin d’en commander d’autres. Or les nouvelles règles limitent cette possibilité à un créneau horaire extrêmement bref, obligeant le plus souvent à programmer une nouvelle séance. Ce qui est compliqué, coûteux et très irritant, surtout si l’on n’est pas parisien. De ce fait, l’influente association n’en appelle pas moins à la tenue d’ “états généraux” de la BnF.

L’émoi est  effectivement considérable. Le Conseil scientifique, présidé par l’historien Pascal Ory, suggère d’avancer les horaires de communication immédiate: 12:30 ou 12:00, ou mieux encore 11:30. Le 30 juin, le ministère de la culture accorde une rallonge financière permettant la création de 20 postes pérennes, pour répondre au manque de personnel. Le lendemain, la directrice de l’institution, Laurence Engel, est invitée de la matinale de France Culture, au cours de laquelle elle peut annoncer cette bonne nouvelle, mais également expliquer la situation à laquelle l’institution a dû faire face.

Tout n’est pas clos pour autant. Les grévistes, enhardis par la bonne volonté ministérielle, estiment que le compte n’y est pas et qu’il faut poursuivre la lutte[1].

Situation des bibliothèques

Que faut-il penser de ces passes d’armes?

Il est tentant de renvoyer dos à dos la direction et le personnel, allié des chercheurs et des chercheuses, car les deux camps ont chacun raison: la modification des usages est réelle, l’érosion du prêt et de la communication des documents physiques au profil des offres numériques en est un indicateur manifeste. Mais il est aussi normal d’attendre que les transactions physiques qui subsistent, d’autant plus s’il n’existe pas d’équivalent numérique, puissent se faire dans de bonnes conditions. Cela est utile et agréable pour les usagers et gratifiant pour les personnels, satisfaits d’offrir ainsi un service de qualité.

Dans un éditorial du Monde le 1er juillet 2022, intitulé La BNF comme révélateur d’un problème, Maurice Guerrin résume cette situation de façon limpide:

« On se demande comment une des bibliothèques les plus prestigieuses du monde avec celles de Londres et de Washington, dotée comme aucune autre, affichant deux bâtiments parisiens imposants (à Richelieu depuis le XVIIIe siècle et à Tolbiac depuis 1996), n’est pas fichue de fournir de 9 heures à 18 heures les livres qu’on lui demande – comme si un boulanger vendait du pain à mi-temps.

Réponse simple : par manque d’argent. »

On aurait tort d’y voir une particularité française et de sa bibliothèque la plus éminente. La tendance est structurelle et globale. C’est la culture du dialogue social batailleur propre à ce pays qui génère cette polémique bruyante, exacerbée encore par le poids du symbole que représente une institution emblématique de son passé glorieux.

Toutes les autres bibliothèques, en France et ailleurs, se reconnaîtront dans les évolutions que rappelle Maurice Guerrin:

  • La baisse des communications (-44% en dix ans à la BnF);
  • La demande de places de travail au calme;
  • La transformation des bibliothèques en « lieux de vie aux services multiples »;
  • La multiplication des expositions ou des colloques qui mettent en valeur les collections.

Toutes doivent se positionner et arbitrer, avec des budgets plus ou moins contraints, dans une palette de missions, de services, voire d’expérimentations. C’est d’ailleurs ce qui rend la conduite de ces institutions particulièrement intéressante.

Avant Tolbiac

La BnF a vécu bien d’autres polémiques. Mais cette dernière en date résonne étrangement avec celle qui a marqué la naissance du bâtiment de Tolbiac.

Rappelons-en le contexte, il y a quelques décennies.

Lors de son second septennat, François Mitterand, président de la République, déclare le 14 juillet 1988 vouloir entreprendre « la construction et l’aménagement de l’une des ou de la plus grande et de la plus moderne bibliothèque du monde. »[2] De surcroît, cette très grande bibliothèque sera « d’un type entièrement nouveau »[3]. Le bâtiment a été inauguré le 30 mars 1995, peu avant la fin de son mandat.

La conception d’un projet aussi considérable a suscité d’innombrables débats, à la mesure de ce programme architectural hors normes : immenses dimensions (la bibliothèque est un quadrilatère de 400 mètres de long par 200 de large, bordé par quatre tours d’angle de 79 mètres de hauteur), collections gigantesques, coexistence d’espaces grand public et d’espaces dévolus aux chercheurs, etc.

Plusieurs comités et instances veillent à en définir le concept et le fonctionnement. La philosophe Elisabeth Badinter, membre du conseil scientifique d’alors, a marqué les esprits par la déclaration suivante:

« Je veux tout à ma disposition… Je veux mes livres vite, je veux pouvoir rester à ma place, avoir les périodiques, les journaux, tous les livres à ma place en un temps record. Voilà ce que je veux. J’ajoute que s’il y a un choix à faire et qu’on n’a pas la place suffisante pour mettre les neuf millions de volumes plus les millions de volumes qui vont arriver dans les trente ans, je le dis franchement, qu’on ne confonde pas la Bibliothèque de France avec une photothèque, une discothèque, une cinémathèque, que dans tous les cas de figure on choisisse la bibliothèque d’abord[4]. »

A l’époque, Internet n’est pas un outil pour les hommes et femmes de lettres. L’informatique n’existe guère en sciences humaines que pour l’accès sur place au catalogue de livres, parfois à distance via le Minitel. Les comités techniques de la Bibliothèque de France évoqueront bien la numérisation des collections et la lecture scientifique sur écran, mais cela relève encore de la futurologie, bien loin des pratiques de l’époque”. Pour nombre de chercheurs et chercheuses, la promesse de modernité apporté par le nouveau bâtiment consistait à pouvoir optimiser et accélérer le fonctionnement traditionnel de la bibliothèque, à savoir la communication de documents.

Il est tout à fait significatif et ironique que la crise qui vient d’éclater plus de trois décennies plus tard soit générée par une évolution allant exactement en sens inverse du vœu d’Elisabeth Badinter: loin d’une promesse de communication rapide, au gré de la sérendipité de la recherche, la modification envisagée induit un accès assurément ralenti et entravé aux collections traditionnelles. C’est bien évidemment inacceptable aux yeux de l’AluBnF, qui souligne dans une lettre ouverte au Conseil scientifique la péjoration des conditions de travail, en particulier pour les jeunes scientifiques[5]:

Vous savez combien le temps long de l’accès aux documents est indispensable à la construction d’une recherche, particulièrement pour les chercheuses et chercheurs débutants que sont les masterants (25% des lecteurs du Rez-de-Jardin) et les doctorants (25% des lecteurs du Rez-de-Jardin), lectrices et lecteurs aux horaires peu flexibles et souvent limités que ce soit à cause d’un emploi parallèle à leur recherche, de l’éloignement ou d’une famille à charge[6].

Ce retour sur l’histoire méritait d’être rapporté.

[1] Voir l’article d’Actualitté du 02.07.2022. https://actualitte.com/article/106770/bibliotheque/la-bnf-revient-un-peu-sur-sa-reforme-avec-20-postes-supplementaires

[2] Interview de M. François Mitterrand, Président de la République, accordée à TF1 le 14 juillet 1988, à l’occasion de la fête nationale. https://www.vie-publique.fr/discours/139372-interview-de-m-francois-mitterrand-president-de-la-republique-accorde

[3] Lettre de François Mitterand à Michel Rocard, août 1988, reproduite dans : Jean Gattégno, La Bibliothèque de France à mi-parcours. De la TGB à la BN bis ? Paris, 1992, p. 247-248

[4] Cité dans : Bibliothèque de France, Bibliothèque ouverte. actes du colloque éponyme (Paris, 11 septembre 1989), Paris, Caen, Établissement public de la Bibliothèque de France, Imec,1989.

[5] [Lettre de l’Association des lecteurs et usagers de la Bibliothèque nationale de France aux membres du conseil scientifique de la BnF], 26.06.2022. https://drive.google.com/file/d/1uBl6MjJ50vU1yD1cVPR4pGBvr-2LqHBr/view

[6] [Lettre de l’Association des lecteurs et usagers de la Bibliothèque nationale de France aux membres du conseil scientifique de la BnF], 26.06.2022. En ligne: https://drive.google.com/file/d/1uBl6MjJ50vU1yD1cVPR4pGBvr-2LqHBr/view

De la numérisation des journaux

Mon institution, la Bibliothèque de Genève, vient de mettre en ligne une partie de La Tribune de Genève. C’est le premier pas vers une offre plus étoffée. Convertir des millions de pages sous forme numérique est une nécessité parce que c’est ainsi que l’on accède désormais aux archives des journaux, mais cette opération est tout sauf anodine.

En 1918, la grippe espagnole impose des mesures proches de celles que nous connaissons aujourd’hui. Un renseignement parmi d’autres que nous fournit la presse ancienne numérisée (Tribune de Genève 18.10.1918).

La « magie » du numérique et de son accès, le nombre quasiment illimité de pages à disposition, font facilement perdre de vue que le processus pour produire ces documents est d’abord matériel. Comme on finit par oublier que le pain acheté au supermarché, banal par sa familiarité et son abondance, est le résultat d’une complexe chaîne de production qui débute par des semailles.

Il s’agit d’abord d’une prouesse logistique: il faut vérifier les collections des bibliothèques, contrôler qu’elles soient complètes et aptes à être numérisées. On remercie au passage la chaîne de collègues qui, pendant des générations, les ont constituées. La continuité historique d’une mission de collecte donne toute sa valeur aux institutions patrimoniales.

Ensuite il faut envisager le processus de numérisation: l’externalisation est généralement la solution la plus avantageuse, car un tel volume de pages ne peut être traité que par des entreprises spécialisées. Cela implique de pouvoir déplacer de très grandes quantités de volumes.

Le transport doit être préparé, et nécessite un constat d’état précis. Il s’agit en effet d’ensembles patrimoniaux rares: il n’existe en général que 2 ou 3 collections complètes. Des tonnes de papier sont ainsi massivement déplacées, alors qu’auparavant les publications ne quittaient leur lieu de dépôt que sporadiquement, pour être consultées en salle de lecture, sans sortir du bâtiment.

Après la numérisation, les volumes reviennent et il faut les replacer en rayon.

Une gamme de traitements

Une fois converties en pixels, les pages des journaux subissent encore plusieurs transformations.

Il faut s’assurer de la qualité de la numérisation, faire des vérifications à l’écran, afin de s’assurer de la complétude de l’information.

Ensuite, les données obtenues doivent être traitées. On parle alors de structuration ou de segmentation. C’est un peu une sorte de « reverse engineering »: à partir d’une image qui n’est encore qu’un amas de pixels, on reconstruit la logique du journal: on identifie le bandeau de titre, les colonnes, les blocs formant un article, une illustration, une publicité… et bien sûr le texte lui-même. A l’heure actuelle ces traitements sont semi-automatiques, c’est-à-dire que des armées d’opérateur.trice.s doivent vérifier patiemment les métadonnées de toutes les pages scannées.

Enfin, toutes ces informations, données et métadonnées, sont chargées sur un serveur, puis indexées, ce qui permettra de les offrir au public, ou à de nouvelles exploitations informatiques grâce au « data mining ».

Le poids du virtuel

Le torrent numérique qui défile sur nos écrans nous le fait souvent oublier: un serveur est fragile; les données peuvent s’altérer. Saura-t-on les conserver? L’archivage numérique est désormais un thème bien étudié et des normes existent depuis de nombreuses années. Elles sont cependant exigeantes et coûteuses, difficiles à respecter totalement. Est-ce que cela met en cause la pérennité de ces réalisations numériques?

Pas nécessairement. Osons une comparaison avec le papier. Il y a cent ou deux cents ans, les locaux des bibliothèques n’avaient pas de climatisation contrôlée, n’étaient pas comme aujourd’hui protégés contre les dégâts d’eau, les incendies ou encore le vol. Pour autant, une bonne partie de notre patrimoine nous est parvenu, grâce à des mesures simples : la reliure protège les feuilles et évite qu’elles ne se dispersent et se perdent. Cela peut faire sourire, mais dans l’ensemble cela a plutôt bien fonctionné.

Nous en sommes peut-être à un même stade aujourd’hui avec le numérique. Nos dispositifs sont peut-être insuffisants, et nous serons vraisemblablement considérés comme inconscients par nos successeurs. Ce qui n’empêchera pas, nous l’espérons, à la plupart de nos numérisations de traverser le temps.

Soudaine expansion du livre numérique

Avec la fermeture des librairies physiques, les ventes de livres numériques explosent. Nécessité fait loi…

Au début de la crise, Payot a voulu assurer une diffusion par la poste, mais très vite a dû y renoncer[1]. Abandonnant cette option, l’entreprise a par la suite relancé sa librairie en ligne, le 6 avril[2]. Cette volte-face montre combien la situation est difficile, même pour un acteur du livre important en Suisse romande. La librairie prévient d’ailleurs qu’il faudra compter avec des difficultés dans la disponibilité des ouvrages, et que ses clients seront notifiés par email de tout contretemps.

Une polémique est apparue sur le site du magazine des professionnels français du secteur: Livres Hebdo. La branche doit-elle, coûte que coûte, continuer à procurer des livres aux lecteurs reclus à domicile? Ou doit-elle sagement faire le dos rond en se rappelant qu’elle ne fournit pas des produits de première nécessité? En arrière-plan, des calculs inquiets se profilent: les clients reprendront-ils le chemin des librairies après la crise? Faut-il se désoler qu’une fois de plus les grands gagnants de la situation soient les “majors” de l’Internet? Ne vont-ils pas creuser l’écart encore davantage? Et le livre numérique ne va-t-il pas opérer enfin une percée décisive?

F. Vallotton, le bibliophile, 1911

Félix Vallotton, Le bibliophile, xylographie, 1911

De nouvelles habitudes ?

Beaucoup de spéculations anticipent ce que sera ce monde post-confinement. Y aura-t-il un avant et un après dans les habitudes de lecture, autrement dit, le livre numérique connaîtra-t-il enfin son heure de gloire?

La situation actuelle est une sorte de laboratoire. On expérimente une vie plus intériorisée. Certains ont objectivement plus de temps pour lire. Beaucoup se surprennent à travailler chez eux de façon aussi autonome qu’au bureau. Certains trouvent même que ce n’est pas désagréable et voudront préserver, au moins partiellement, cet “acquis”.

Dans cette période particulière, les ventes numériques ont beaucoup augmenté, parfois plus que doublé selon les plates-formes, nous dit encore Livres Hebdo[3]. Ne nous laissons toutefois pas trop impressionner: les chiffres de départ étaient bien bas. Les bilans du marché du livre pour l’année 2018 en France (ceux pour 2019 ne sont pas encore disponibles), indiquent toujours une part de marché très faible pour le numérique. N’est pas pris en compte cependant le téléchargement illégal, bête noire de la profession, qui est aussi monté en flèche : le confinement a fait exploser le piratage, ainsi que la préférence pour les contenus gratuits.

N’oublions pas également que la façon de remplir son temps libre est aussi un marqueur culturel, l’offre de contenus audiovisuels en streaming ayant largement permis de combler le vide, pour toutes celles et ceux qui n’apprécient pas particulièrement la lecture.

Dépasser l’écueil de la technologie

On le voit, les signaux sont contradictoires, comme c’est souvent le cas, et nous incitent à la prudence dans nos pronostics. Cependant, la situation actuelle pourrait créer la surprise. Rétrospectivement, l’échec de la première génération du livre numérique, amorcée autour de l’an 2000, a pu s’expliquer par les faiblesses de la technologie ou la pauvreté des catalogues.

Lorsque le poids lourd de la branche Amazon lance le Kindle en 2007, ces limites sont objectivement levées. Malgré tout le livre numérique n’a pas vraiment pris de l’ampleur. La plus-value qu’il apporte n’a pas été déterminante au regard du confort de lecture que le livre papier procure, sans oublier peut-être la question du prestige culturel[4] auquel il est lié. Rappelons aussi que le livre, à la différence du son ou de l’image animée, n’a pas besoin de dispositif technologique pour être abordé, ce qui est un atout non négligeable[5].

Aujourd’hui le livre numérique bénéficie d’une rupture d’une autre nature : celle d’une expérience, forgée par l’impossibilité de s’approvisionner en “vrais” livres via les librairies ou les bibliothèques. L’essai sera-t-il durablement transformé, ou n’est-ce qu’un pis-aller pour temps de crise, qui n’aura pas de suite? Les paris sont ouverts.

[1] 24 Heures, 23.03.2020. https://www.24heures.ch/culture/livres/payot-ferme-service-envoi-ligne/story/22907846

[2] Tribune de Genève, 05.04.2020. https://www.tdg.ch/culture/livrespayot-relance-vente-ligne-lundi-6-avril/story/12983537

[3] Livres Hebdo, 01.04.2020. https://www.livreshebdo.fr/article/le-livre-numerique-explose-sur-toutes-les-plates-formes

[4] Par exemple les propos de l’écrivain Martin Winckler en 2013 restent d’actualité. A la question “pourquoi les Français prennent-ils plus de temps à s’intéresser au livre numérique?” il répondait: “Parce qu’en France beaucoup confondent l’objet livre avec son contenu, et je pense que c’est un préjugé culturel (et de classe).” https://www.lemonde.fr/economie/article/2017/05/20/pourquoi-les-francais-boudent-le-livre-numerique_5130947_3234.html

[5] Voir aussi le billet du 01.03.2015

Le retour de Google Books

La nouvelle est tombée dans la torpeur de l’été, entre deux épisodes caniculaires: plusieurs bibliothèques alémaniques vont numériser leurs collections grâce à Google. Depuis l’annonce fracassante il y a maintenant 15 ans du programme Google Books [1] avec la numérisation en masse de prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes (New York, Harvard, Stanford, Michigan et Oxford) et la polémique qu’il suscita, notamment en France, après l’émoi suscité en 2007 par la première bibliothèque suisse et francophone à se lancer dans cette aventure (Lausanne), Google est devenu une bibliothèque numérique presque comme les autres et qui a fini par se fondre dans le paysage.

A tel point que beaucoup d’observateurs ont pu penser que le projet, était avec 35 millions de livres numérisés, si ce n’est achevé, du moins sur la voie de l’être et que Google se consacrait désormais à d’autres explorations stratégiques.

C’est dire que le 15 juillet dernier, le communiqué de presse de la Bibliothèque universitaire de Berne a été quand même une surprise pour ceux qui suivent les programmes de numérisation dans ce pays [2]. L’annonce a été relayée par les médias, mais n’a soulevé cette fois aucune polémique.

Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?

1. Une des vertus managériales principales de notre temps est le “pragmatisme”. Les porteurs du projet servent cet argument: Google est un partenaire industriel capable de traiter en quelques semestres des centaines de milliers de livres. C’est donc un accélérateur de la numérisation et un bienfait pour les usagers qui vont pouvoir accéder à un patrimoine conséquent avec les outils de leur temps, un des objectifs majeurs de toute bibliothèque, avec un coût négligeable pour le contribuable, puisque Google prend en charge l’essentiel des frais. De plus il donne de sérieuses garanties quant au transport et la manutention des livres qui rejoignent les standards en vigueur pour les collections précieuses. Hubert Villard, directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne à l’initiative du projet Googlos (Google-Lausanne) s’enthousiasmait: “Les gens de Google sont terriblement pros et efficaces.” [3] Cela répond, dix bonnes années plus tard, au regret exprimé par la directrice de la Bibliothèque nationale, qui déclarait dans Le Temps: “La numérisation des bibliothèques publiques avance à pas d’escargot” [4]

A. von Haller, Les Alpes
A. von Haller, Die Alpen

Pages de titre d’une édition bilingue du poème “Les Alpes”, par le naturaliste bernois Albrecht von Haller (1795). Exemplaire de la Bibliothèque nationale autrichienne, numérisé par Google

2. Mine de rien, la Suisse est en passe de devenir avec cette opération un des pays qui a le plus ouvert les portes à Google, avec des bibliothèques partenaires dans les deux principales régions, germanophone et francophone. D’autant que le communiqué laisse la porte ouverte à d’autres institutions.

3. Le parallèle initiatives publiques vs Google livres est cruel: voilà bientôt dix ans aussi que la bibliothèque numérique e-rara.ch est ouverte. Elle a fonctionné d’abord avec de l’argent de la confédération, puis n’est financée que par les bibliothèques membres. L’avancée est loin d’être négligeable: le portail est réputé pour l’importance des documents et la qualité des images. Mais tous ces efforts n’ont conduit qu’à 75’000 titres offerts au public, et la reconnaissance de caractères (qui permet la recherche en texte intégral) n’est possible que pour les imprimés postérieurs à 1800… Google traite avec les bibliothèques des centaines de milliers de livres.

Est-ce à dire que seul un opérateur privé est capable, en Suisse, de s’occuper massivement de numérisation? En France Gallica héberge tout de même 642’000 livres, sans compter bien d’autres documents.

[1] Le communiqué de l’Université de Berne: “100’000 Bücher der Universitätsbibliothek Bern werden durch Google Books digitalisiert, Universität Bern, 15.07.2019.
Celui de la bibliothèque de Lucerne: “Google Books digitalisiert 60’000 Bücher der ZHB”. ZHB Zentral- und Hochschulbibliothek Luzern, 06.08.2019.
Un article pour celle de Zurich: “Zentralbibliothek Zürich lässt Google an ihre Sammlung”, dans la Netzwoche du 16.07.2019.
Ainsi qu’un sujet d’une émission de la radio suisse alémanique: “Schnelleres Digitalisieren – Google Books spannt mit Schweizer Bibliotheken zusammen”, SRF, 30.07.2019.
[2] Lire par exemple la tribune de Michael Gorman, “Google and God’s Mind. The problem is, information isn’t knowledge”, Los Angeles Times, 17.12. 2004.

[3] 24 Heures, 16.05.2007. H. Villard retrace sa carrière dans le volume Entretiens, aux éditions L’Esprit de la Lettre, coll. Bibliothéchos.

[4] Le Temps, 04.05.2007

Numérisation des bibliothèques: réactions

Mon dernier billet Bibliothèques: un état de la numérisation à propos d’une étude d’Europeana [1] a attiré l’attention d’un collègue de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Théophile Naito [2]. Avec sa permission, il m’a paru intéressant de réagir ici-même. Voici donc notre échange.

Les responsables expliquent alors que la numérisation est une entreprise de longue haleine, coûteuse, qui se fait en réseau avec d’autres institutions dont la mission est comparable et qu’il est à peu près certain que tout ne sera pas numérisé.

TN: Cela dépend aussi de ce que l’on entend par “tout”. Tous les exemplaires? Un exemplaire de chaque publication? Un exemplaire de chaque œuvre?

AR: De même qu’il y a des exemplaires d’un même livre à différents endroits afin que les utilisateurs puissent les atteindre aisément, le même livre peut être numérisé dans différentes bibliothèques numériques. Toutefois, dans la mesure où le libre accès est la règle, l’intérêt pour une bibliothèque A de numériser un livre déjà traité par la bibliothèque B est limité.

V. Bérard et F. Boissonnas, l'Odyssée

Valorisation de la numérisation à la Bibliothèque de Genève. L’Odyssée, du mythe à la photographie. Victor Bérard et Fred Boissonnas sur les traces d’Ulysse. https://www.unige.ch/sciences-societe/geo/ulysse/fr

Elle ne se justifie que si l’exemplaire a des particularités intéressantes: annotations manuscrites, reliure, ex-libris… La mauvais qualité ou l’accessibilité insuffisante de certaines anciennes numérisation peuvent également la justifier.

TN: Oui, mais vérifier qu’un document a déjà été numérisé ailleurs peut être compliqué!

AR: Il existe des sites qui facilitent cette vérification, comme le Karlsruher Virtueller Katalog (KVK) qui effectue une recherche fédérée dans de nombreuses bibliothèques numériques dont les plus importantes (Gallica, Europeana, Google Livres, Internet Archives, e-rara.ch). Ce qui vaut pour les exemplaires vaut a fortiori pour les œuvres: le contenu de différentes éditions d’une même œuvre sont rarement totalement identiques: préface, introduction, notes, ou encore illustrations. Là aussi ces variantes peuvent justifier plusieurs numérisations.Sauf erreur, ces distinctions ne sont pas prises en compte dans l’étude d’Europeana. Le formulaire fait mention de “digital object” et il semble que c’est aux institutions de donner à ce “digital object” la définition qui leur convient, laquelle peut tenir compte des remarques ci-dessus.

TN: De mon côté, je suis plutôt optimiste: si on regarde les documents publiés, je pense que les documents qui suscitent un intérêt sont déjà numérisés ou le seront assez rapidement, avec la grosse réserve lié au droit d’auteur.En résumé, je fais l’hypothèse que chaque document publié qui est dans le domaine public et qui suscite un ‘intérêt est déjà numérisé et disponible en ligne ou le sera assez rapidement (c’est une question d’années, ou peut-être un peu plus), au moins dans l’environnement suisse. Ceci dit, cela laisse du travail, d’autant plus que le domaine public s’élargit chaque année.

AR: Optimisme partagé! Le livre a ceci d’intéressant que différents acteurs peuvent vouloir sa numérisation: d’abord plusieurs bibliothèques peuvent souhaiter la mise en ligne d’un même document détenu dans sa collection. Mais il y a aussi les éditeurs – je pense notamment aux sociétés savantes – et des acteurs commerciaux qui vendent des abonnements numériques aux bibliothèques académiques. Ou encore des opérateurs mégalomaniaques, tel Google.

…58% des contenus numérisés sont accessibles en ligne

TN: Ce chiffre est bien intéressant, parce qu’il suggère que l’effort devrait petit à petit se déplacer de la numérisation vers la mise en ligne. Et l’étape suivante/parallèle serait de créer les fonctionnalités nécessaires pour exploiter au mieux les ressources en ligne (par exemple, certaines requêtes légitimes sur la presse numérisée sont impossibles dans la plupart des bibliothèques numériques).

AR: Je suis d’accord. On voit bien qu’il y a deux défis à surmonter. D’abord la numérisation des contenus et celui de la mise en ligne adaptée à la typologie des contenus et aux besoins des utilisateurs. Et ces besoins évoluent souvent plus vite que les outils.

…ou dont les droits sont détenus par l’institution (30%)

TN: Ce chiffre m’étonne un peu.

AR: Je comprends ta réaction. Je pense que ce chiffre recouvre deux situations: d’abord une bibliothèque acquiert une collection avec des droits d’exploitation, comme cela est souvent le cas pour les collections spéciales (documents d’archives ou iconographiques, par exemple). Ensuite, la bibliothèque a pu obtenir des autorisations auprès des ayants-droit pour diffuser des œuvres numérisés qui n’ont plus de potentiel économique. Il est finalement compréhensible que la numérisation porte avant tout sur des contenus que l’on pourra diffuser en ligne, soit parce qu’ils sont dans le domaine public, soit parce que l’institution dispose des droits.

Ce qui est certain, c’est que la numérisation va continuer à structurer pendant longtemps les activités de ces institutions…

TN: Je suis d’accord.

AR: Mais tout dépend des priorités des organisations. Une bibliothèque pourrait décider qu’elle ne poursuit plus la numérisation, afin de se consacrer à d’autres projets, même si elle n’a pas achevé ce travail.

… et les usagers devront continuer à consulter les supports matériels.

TN: Je suis peut-être un peu moins d’accord, surtout pour les titres dans le domaine public. Les usagers ne trouveront peut-être pas ce qu’ils cherchent sous forme numérique dans leur bibliothèque. Mais en cherchant un peu, ils trouveront probablement ce document numérique auprès d’une autre bibliothèque ou dans une méga-bibliothèque numérique du type “Google” ou “Internet archive”. Ou dans une librairie numérique (contre payement dans ce cas).

Mais je suis d’accord avec toi pour le cas des documents protégés par le droit (et c’est vrai, ça en fait beaucoup). Pour ces situations, il est encore difficile de se passer du papier, surtout si l’usager ne souhaite pas payer.

AR: Oui, les motivations d’usage du papier deviennent diverses: usage contraint, car il n’y a pas d’alternative ou qu’elle est trop coûteuse, usage délibéré par choix, ou encore usage de niche, spécialisé.

Les responsables politiques demandent aussi qu’elle profite au grand public, alors que son intérêt n’est pas toujours évident.

TN: Il me semble c’est une vraie question: est-ce que la mobilisation de moyens relativement importants se justifie alors que seul un petit nombre d’usagers en profite?

AR: Par le passé, un musée pouvait concevoir une exposition visitée par une poignée de visiteurs. Aujourd’hui cela ne semble plus défendable. Faut-il pour autant s’interdire de numériser des fleurons du patrimoine sous prétexte qu’ils ne sont pas “vendables” au plus grand nombre? Je trouve qu’on ne devrait pas avoir à opposer ces publics…

TN: Oui, mais en pratique les budgets ne sont pas illimités et il faut bien faire des arbitrages.

[1] Europeana DSI 2 – Access to Digital Resources of European Heritage. D4.4. Report on ENUMERATE Core Survey 4, Europeana Foundation, 31.08.2017. https://pro.europeana.eu/files/Europeana_Professional/Projects/Project_list/Europeana_DSI-2/Deliverables/d4.4-report-on-enumerate-core-survey-4.pdf

[2] Théophile Naito est l’auteur de “Choisir un format d’images numériques dans le cadre de la numérisation patrimoniale”, in: Gilbert Coutaz (éd.), Informationswissenschaft: Theorie, Methode und Praxis : Arbeiten aus dem Master of Advanced Studies in Archival, Library and Information Science, 2010 – 2012 = Sciences de l’information: théorie, méthode et pratique, Baden, hier + jetzt, 2014, p. 47‑74.

Bibliothèques: un état de la numérisation

Scanner pour livre ancien

Scanner pour livre fragile et ancien à Zurich en 2010

Le mythe de la bibliothèque universelle reste vivace. La visite des collections d’une grande bibliothèque patrimoniale fait forte impression auprès du public, probablement à mesure que les livres désertent progressivement nos étagères à la maison. Mais une question revient inlassablement: « Est-ce que vous numérisez tous ces livres? »

Les responsables expliquent alors que la numérisation est une entreprise de longue haleine, coûteuse, qui se fait en réseau avec d’autres institutions dont la mission est comparable et qu’il est à peu près certain que tout ne sera pas numérisé.

Les bibliothèques estiment qu’elles sont dans une phase de transition, que le numérique gagne du terrain, mais que les livres résistent  [1]. C’est moins vrai pour les usages. La recherche se fait toujours plus massivement et exclusivement avec de la documentation numérique. Ce qui fait courir le risque du biais de perspectives: ce qui n’existe pas numériquement a moins de chance d’être identifié et exploité. La commodité du numérique est plus qu’un simple confort: c’est une orientation extrêmement puissante dont il faut tenir compte . Même les travaux universitaires font pour la plupart l’impasse sur des ressources imprimées pertinentes, mais d’accès un peu moins facile.

C’est pourquoi, après une vingtaine d’années de pratique, il est intéressant de savoir jusqu’à quel point la numérisation des bibliothèques est avancée. Philippe Colombet, ancien responsable du programme Google Livre pour la France déclarait il y a quelques années: « 15% du savoir se trouve sur le Web et 85% dans les livres » [2].

L’année dernière, Europeana a publié une enquête (Core Survey 4) sur l’état de la numérisation dans les institutions patrimoniales du vieux continent [3]. Selon cette étude 22% des collections patrimoniales des répondants a été numérisé (tous types confondus: bibliothèques, musées, archives, centres de conservation audiovisuels. Si on se limite aux bibliothèques cette proportion est de 17%. On serait donc encore bien loin du compte même si ce chiffre doit être considéré avec une bonne marge d’erreur, en raison du mode de calcul et du nombre limité d’institutions ayant répondu à l’enquête.

Les institutions déclarent que 24% en moyenne de leurs collections patrimoniales ne sont pas destinées à être numérisées. Il aurait été intéressant d’en connaître les critères: fragilité extrême de l’original ou trop grande complexité? Doublons? Inintérêt du contenu?

Mentionnons encore quelques chiffres de ce rapport. 58% des contenus numérisés sont accessibles en ligne. On imagine que le reste ne l’est pas pour des raisons techniques ou de copyright. Si la numérisation porte essentiellement sur des œuvres du domaine public (38%) ou dont les droits sont détenus par l’institution (30%), le reste (32%) est détenu par des tiers ou a un statut qui n’est pas clair.

Enfin les raisons invoquées pour donner un accès numérique à ces contenus sont limpides: il s’agit majoritairement de la recherche académique, de finalités pédagogiques et de réduire les risques sur les objets physiques en les soustrayant à la consultation.

Quels sont les enseignements de cette étude ? J’en vois trois:

  1. D’abord un utile rappel que nous sommes toujours dans une phase de transition et qu’une partie encore assez faible de notre héritage est numérisé. Peu importe finalement les réserves méthodologiques sur la façon d’obtenir ce pourcentage, c’est l’ordre de grandeur qui compte. Ce qui est certain, c’est que la numérisation va continuer à structurer pendant longtemps les activités de ces institutions et les usagers devront continuer à consulter les supports matériels.
  2. L’observateur est frappé du profond décalage entre cette réalité de la numérisation patrimoniale et la production du savoir actuel. La Suisse, comme les autres pays européens, s’est donnée un objectif ambitieux: à l’horizon de 2020, toutes les recherches financées par de l’argent public doivent être publiées en open access [4]. Cette volonté politique forte n’est pas motivée seulement par l’accès aux résultats de la recherche et au progrès de la science, mais témoigne également d’une intention de transparence. On ne s’attend guère à ce que le « grand public » s’empare d’études de physique théorique, mais on lui dit: « Voici ce qui est fait avec votre argent ».
  3. Cette question de l’usage de la numérisation manifeste un autre écart, entre les professionnels et leur tutelle cette fois. Pour les premiers, l’enquête indique que la communauté académique est la principale bénéficiaire de l’accès aux collections numérisées. Les responsables politiques demandent aussi qu’elle profite au grand public, alors que son intérêt n’est pas toujours évident. La presse numérisée est certainement une exception, car son attrait est très large. D’autres contenus demandent un accompagnement particulier pour pouvoir sortir d’un cercle restreint de connaisseurs. Ce qui relève de la médiation. Son objectif nouveau est difficile à jauger: comment inciter à découvrir ces documents, et jusqu’où aller? Ce n’est pas l’objet de ce billet, mais il est clair que les bibliothèques se mettent à réinventer leur rôle de passerelle entre collections et usagers. A ce titre leurs actions se rapprochent du journalisme (établissement et compréhension des faits) et de l’enseignement (formation au cours de la vie).

Décidément le numérique n’a pas fini de reconfigurer nos organisations…

[1] La Bibliothèque nationale a intitulé ainsi son plan stratégique pour la période 2012-2019: “L’avenir est numérique, mais le papier subsistera.” Rapport annuel. Bibliothèque nationale suisse. 2012. http://dx.doi.org/10.5169/seals-362342.

[2] D’après Alain Jacquesson, “La Bibliothèque numérique”, in: Réseau Patrimoines, n. 13, 11.2012, p. 47‑54.

[3] Europeana DSI 2 – Access to Digital Resources of European Heritage. D4.4. Report on ENUMERATE Core Survey 4, Europeana Foundation, 31.08.2017. https://pro.europeana.eu/files/Europeana_Professional/Projects/Project_list/Europeana_DSI-2/Deliverables/d4.4-report-on-enumerate-core-survey-4.pdf

[4] À partir de 2020, la recherche du FNS devient 100 % Open Access, 13.12.2017. http://www.snf.ch/fr/pointrecherche/newsroom/Pages/news-171213-recherche-du-fns-devient-100-pour-cent-open-access.aspx