De la numérisation des journaux

Mon institution, la Bibliothèque de Genève, vient de mettre en ligne une partie de La Tribune de Genève. C’est le premier pas vers une offre plus étoffée. Convertir des millions de pages sous forme numérique est une nécessité parce que c’est ainsi que l’on accède désormais aux archives des journaux, mais cette opération est tout sauf anodine.

En 1918, la grippe espagnole impose des mesures proches de celles que nous connaissons aujourd’hui. Un renseignement parmi d’autres que nous fournit la presse ancienne numérisée (Tribune de Genève 18.10.1918).

La « magie » du numérique et de son accès, le nombre quasiment illimité de pages à disposition, font facilement perdre de vue que le processus pour produire ces documents est d’abord matériel. Comme on finit par oublier que le pain acheté au supermarché, banal par sa familiarité et son abondance, est le résultat d’une complexe chaîne de production qui débute par des semailles.

Il s’agit d’abord d’une prouesse logistique: il faut vérifier les collections des bibliothèques, contrôler qu’elles soient complètes et aptes à être numérisées. On remercie au passage la chaîne de collègues qui, pendant des générations, les ont constituées. La continuité historique d’une mission de collecte donne toute sa valeur aux institutions patrimoniales.

Ensuite il faut envisager le processus de numérisation: l’externalisation est généralement la solution la plus avantageuse, car un tel volume de pages ne peut être traité que par des entreprises spécialisées. Cela implique de pouvoir déplacer de très grandes quantités de volumes.

Le transport doit être préparé, et nécessite un constat d’état précis. Il s’agit en effet d’ensembles patrimoniaux rares: il n’existe en général que 2 ou 3 collections complètes. Des tonnes de papier sont ainsi massivement déplacées, alors qu’auparavant les publications ne quittaient leur lieu de dépôt que sporadiquement, pour être consultées en salle de lecture, sans sortir du bâtiment.

Après la numérisation, les volumes reviennent et il faut les replacer en rayon.

Une gamme de traitements

Une fois converties en pixels, les pages des journaux subissent encore plusieurs transformations.

Il faut s’assurer de la qualité de la numérisation, faire des vérifications à l’écran, afin de s’assurer de la complétude de l’information.

Ensuite, les données obtenues doivent être traitées. On parle alors de structuration ou de segmentation. C’est un peu une sorte de « reverse engineering »: à partir d’une image qui n’est encore qu’un amas de pixels, on reconstruit la logique du journal: on identifie le bandeau de titre, les colonnes, les blocs formant un article, une illustration, une publicité… et bien sûr le texte lui-même. A l’heure actuelle ces traitements sont semi-automatiques, c’est-à-dire que des armées d’opérateur.trice.s doivent vérifier patiemment les métadonnées de toutes les pages scannées.

Enfin, toutes ces informations, données et métadonnées, sont chargées sur un serveur, puis indexées, ce qui permettra de les offrir au public, ou à de nouvelles exploitations informatiques grâce au « data mining ».

Le poids du virtuel

Le torrent numérique qui défile sur nos écrans nous le fait souvent oublier: un serveur est fragile; les données peuvent s’altérer. Saura-t-on les conserver? L’archivage numérique est désormais un thème bien étudié et des normes existent depuis de nombreuses années. Elles sont cependant exigeantes et coûteuses, difficiles à respecter totalement. Est-ce que cela met en cause la pérennité de ces réalisations numériques?

Pas nécessairement. Osons une comparaison avec le papier. Il y a cent ou deux cents ans, les locaux des bibliothèques n’avaient pas de climatisation contrôlée, n’étaient pas comme aujourd’hui protégés contre les dégâts d’eau, les incendies ou encore le vol. Pour autant, une bonne partie de notre patrimoine nous est parvenu, grâce à des mesures simples : la reliure protège les feuilles et évite qu’elles ne se dispersent et se perdent. Cela peut faire sourire, mais dans l’ensemble cela a plutôt bien fonctionné.

Nous en sommes peut-être à un même stade aujourd’hui avec le numérique. Nos dispositifs sont peut-être insuffisants, et nous serons vraisemblablement considérés comme inconscients par nos successeurs. Ce qui n’empêchera pas, nous l’espérons, à la plupart de nos numérisations de traverser le temps.

Soudaine expansion du livre numérique

Avec la fermeture des librairies physiques, les ventes de livres numériques explosent. Nécessité fait loi…

Au début de la crise, Payot a voulu assurer une diffusion par la poste, mais très vite a dû y renoncer[1]. Abandonnant cette option, l’entreprise a par la suite relancé sa librairie en ligne, le 6 avril[2]. Cette volte-face montre combien la situation est difficile, même pour un acteur du livre important en Suisse romande. La librairie prévient d’ailleurs qu’il faudra compter avec des difficultés dans la disponibilité des ouvrages, et que ses clients seront notifiés par email de tout contretemps.

Une polémique est apparue sur le site du magazine des professionnels français du secteur: Livres Hebdo. La branche doit-elle, coûte que coûte, continuer à procurer des livres aux lecteurs reclus à domicile? Ou doit-elle sagement faire le dos rond en se rappelant qu’elle ne fournit pas des produits de première nécessité? En arrière-plan, des calculs inquiets se profilent: les clients reprendront-ils le chemin des librairies après la crise? Faut-il se désoler qu’une fois de plus les grands gagnants de la situation soient les “majors” de l’Internet? Ne vont-ils pas creuser l’écart encore davantage? Et le livre numérique ne va-t-il pas opérer enfin une percée décisive?

F. Vallotton, le bibliophile, 1911

Félix Vallotton, Le bibliophile, xylographie, 1911

De nouvelles habitudes ?

Beaucoup de spéculations anticipent ce que sera ce monde post-confinement. Y aura-t-il un avant et un après dans les habitudes de lecture, autrement dit, le livre numérique connaîtra-t-il enfin son heure de gloire?

La situation actuelle est une sorte de laboratoire. On expérimente une vie plus intériorisée. Certains ont objectivement plus de temps pour lire. Beaucoup se surprennent à travailler chez eux de façon aussi autonome qu’au bureau. Certains trouvent même que ce n’est pas désagréable et voudront préserver, au moins partiellement, cet “acquis”.

Dans cette période particulière, les ventes numériques ont beaucoup augmenté, parfois plus que doublé selon les plates-formes, nous dit encore Livres Hebdo[3]. Ne nous laissons toutefois pas trop impressionner: les chiffres de départ étaient bien bas. Les bilans du marché du livre pour l’année 2018 en France (ceux pour 2019 ne sont pas encore disponibles), indiquent toujours une part de marché très faible pour le numérique. N’est pas pris en compte cependant le téléchargement illégal, bête noire de la profession, qui est aussi monté en flèche : le confinement a fait exploser le piratage, ainsi que la préférence pour les contenus gratuits.

N’oublions pas également que la façon de remplir son temps libre est aussi un marqueur culturel, l’offre de contenus audiovisuels en streaming ayant largement permis de combler le vide, pour toutes celles et ceux qui n’apprécient pas particulièrement la lecture.

Dépasser l’écueil de la technologie

On le voit, les signaux sont contradictoires, comme c’est souvent le cas, et nous incitent à la prudence dans nos pronostics. Cependant, la situation actuelle pourrait créer la surprise. Rétrospectivement, l’échec de la première génération du livre numérique, amorcée autour de l’an 2000, a pu s’expliquer par les faiblesses de la technologie ou la pauvreté des catalogues.

Lorsque le poids lourd de la branche Amazon lance le Kindle en 2007, ces limites sont objectivement levées. Malgré tout le livre numérique n’a pas vraiment pris de l’ampleur. La plus-value qu’il apporte n’a pas été déterminante au regard du confort de lecture que le livre papier procure, sans oublier peut-être la question du prestige culturel[4] auquel il est lié. Rappelons aussi que le livre, à la différence du son ou de l’image animée, n’a pas besoin de dispositif technologique pour être abordé, ce qui est un atout non négligeable[5].

Aujourd’hui le livre numérique bénéficie d’une rupture d’une autre nature : celle d’une expérience, forgée par l’impossibilité de s’approvisionner en “vrais” livres via les librairies ou les bibliothèques. L’essai sera-t-il durablement transformé, ou n’est-ce qu’un pis-aller pour temps de crise, qui n’aura pas de suite? Les paris sont ouverts.

[1] 24 Heures, 23.03.2020. https://www.24heures.ch/culture/livres/payot-ferme-service-envoi-ligne/story/22907846

[2] Tribune de Genève, 05.04.2020. https://www.tdg.ch/culture/livrespayot-relance-vente-ligne-lundi-6-avril/story/12983537

[3] Livres Hebdo, 01.04.2020. https://www.livreshebdo.fr/article/le-livre-numerique-explose-sur-toutes-les-plates-formes

[4] Par exemple les propos de l’écrivain Martin Winckler en 2013 restent d’actualité. A la question “pourquoi les Français prennent-ils plus de temps à s’intéresser au livre numérique?” il répondait: “Parce qu’en France beaucoup confondent l’objet livre avec son contenu, et je pense que c’est un préjugé culturel (et de classe).” https://www.lemonde.fr/economie/article/2017/05/20/pourquoi-les-francais-boudent-le-livre-numerique_5130947_3234.html

[5] Voir aussi le billet du 01.03.2015

Le retour de Google Books

La nouvelle est tombée dans la torpeur de l’été, entre deux épisodes caniculaires: plusieurs bibliothèques alémaniques vont numériser leurs collections grâce à Google. Depuis l’annonce fracassante il y a maintenant 15 ans du programme Google Books [1] avec la numérisation en masse de prestigieuses bibliothèques anglo-saxonnes (New York, Harvard, Stanford, Michigan et Oxford) et la polémique qu’il suscita, notamment en France, après l’émoi suscité en 2007 par la première bibliothèque suisse et francophone à se lancer dans cette aventure (Lausanne), Google est devenu une bibliothèque numérique presque comme les autres et qui a fini par se fondre dans le paysage.

A tel point que beaucoup d’observateurs ont pu penser que le projet, était avec 35 millions de livres numérisés, si ce n’est achevé, du moins sur la voie de l’être et que Google se consacrait désormais à d’autres explorations stratégiques.

C’est dire que le 15 juillet dernier, le communiqué de presse de la Bibliothèque universitaire de Berne a été quand même une surprise pour ceux qui suivent les programmes de numérisation dans ce pays [2]. L’annonce a été relayée par les médias, mais n’a soulevé cette fois aucune polémique.

Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?

1. Une des vertus managériales principales de notre temps est le “pragmatisme”. Les porteurs du projet servent cet argument: Google est un partenaire industriel capable de traiter en quelques semestres des centaines de milliers de livres. C’est donc un accélérateur de la numérisation et un bienfait pour les usagers qui vont pouvoir accéder à un patrimoine conséquent avec les outils de leur temps, un des objectifs majeurs de toute bibliothèque, avec un coût négligeable pour le contribuable, puisque Google prend en charge l’essentiel des frais. De plus il donne de sérieuses garanties quant au transport et la manutention des livres qui rejoignent les standards en vigueur pour les collections précieuses. Hubert Villard, directeur de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne à l’initiative du projet Googlos (Google-Lausanne) s’enthousiasmait: “Les gens de Google sont terriblement pros et efficaces.” [3] Cela répond, dix bonnes années plus tard, au regret exprimé par la directrice de la Bibliothèque nationale, qui déclarait dans Le Temps: “La numérisation des bibliothèques publiques avance à pas d’escargot” [4]

A. von Haller, Les Alpes
A. von Haller, Die Alpen

Pages de titre d’une édition bilingue du poème “Les Alpes”, par le naturaliste bernois Albrecht von Haller (1795). Exemplaire de la Bibliothèque nationale autrichienne, numérisé par Google

2. Mine de rien, la Suisse est en passe de devenir avec cette opération un des pays qui a le plus ouvert les portes à Google, avec des bibliothèques partenaires dans les deux principales régions, germanophone et francophone. D’autant que le communiqué laisse la porte ouverte à d’autres institutions.

3. Le parallèle initiatives publiques vs Google livres est cruel: voilà bientôt dix ans aussi que la bibliothèque numérique e-rara.ch est ouverte. Elle a fonctionné d’abord avec de l’argent de la confédération, puis n’est financée que par les bibliothèques membres. L’avancée est loin d’être négligeable: le portail est réputé pour l’importance des documents et la qualité des images. Mais tous ces efforts n’ont conduit qu’à 75’000 titres offerts au public, et la reconnaissance de caractères (qui permet la recherche en texte intégral) n’est possible que pour les imprimés postérieurs à 1800… Google traite avec les bibliothèques des centaines de milliers de livres.

Est-ce à dire que seul un opérateur privé est capable, en Suisse, de s’occuper massivement de numérisation? En France Gallica héberge tout de même 642’000 livres, sans compter bien d’autres documents.

[1] Le communiqué de l’Université de Berne: “100’000 Bücher der Universitätsbibliothek Bern werden durch Google Books digitalisiert, Universität Bern, 15.07.2019.
Celui de la bibliothèque de Lucerne: “Google Books digitalisiert 60’000 Bücher der ZHB”. ZHB Zentral- und Hochschulbibliothek Luzern, 06.08.2019.
Un article pour celle de Zurich: “Zentralbibliothek Zürich lässt Google an ihre Sammlung”, dans la Netzwoche du 16.07.2019.
Ainsi qu’un sujet d’une émission de la radio suisse alémanique: “Schnelleres Digitalisieren – Google Books spannt mit Schweizer Bibliotheken zusammen”, SRF, 30.07.2019.
[2] Lire par exemple la tribune de Michael Gorman, “Google and God’s Mind. The problem is, information isn’t knowledge”, Los Angeles Times, 17.12. 2004.

[3] 24 Heures, 16.05.2007. H. Villard retrace sa carrière dans le volume Entretiens, aux éditions L’Esprit de la Lettre, coll. Bibliothéchos.

[4] Le Temps, 04.05.2007

Numérisation des bibliothèques: réactions

Mon dernier billet Bibliothèques: un état de la numérisation à propos d’une étude d’Europeana [1] a attiré l’attention d’un collègue de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, Théophile Naito [2]. Avec sa permission, il m’a paru intéressant de réagir ici-même. Voici donc notre échange.

Les responsables expliquent alors que la numérisation est une entreprise de longue haleine, coûteuse, qui se fait en réseau avec d’autres institutions dont la mission est comparable et qu’il est à peu près certain que tout ne sera pas numérisé.

TN: Cela dépend aussi de ce que l’on entend par “tout”. Tous les exemplaires? Un exemplaire de chaque publication? Un exemplaire de chaque œuvre?

AR: De même qu’il y a des exemplaires d’un même livre à différents endroits afin que les utilisateurs puissent les atteindre aisément, le même livre peut être numérisé dans différentes bibliothèques numériques. Toutefois, dans la mesure où le libre accès est la règle, l’intérêt pour une bibliothèque A de numériser un livre déjà traité par la bibliothèque B est limité.

V. Bérard et F. Boissonnas, l'Odyssée

Valorisation de la numérisation à la Bibliothèque de Genève. L’Odyssée, du mythe à la photographie. Victor Bérard et Fred Boissonnas sur les traces d’Ulysse. https://www.unige.ch/sciences-societe/geo/ulysse/fr

Elle ne se justifie que si l’exemplaire a des particularités intéressantes: annotations manuscrites, reliure, ex-libris… La mauvais qualité ou l’accessibilité insuffisante de certaines anciennes numérisation peuvent également la justifier.

TN: Oui, mais vérifier qu’un document a déjà été numérisé ailleurs peut être compliqué!

AR: Il existe des sites qui facilitent cette vérification, comme le Karlsruher Virtueller Katalog (KVK) qui effectue une recherche fédérée dans de nombreuses bibliothèques numériques dont les plus importantes (Gallica, Europeana, Google Livres, Internet Archives, e-rara.ch). Ce qui vaut pour les exemplaires vaut a fortiori pour les œuvres: le contenu de différentes éditions d’une même œuvre sont rarement totalement identiques: préface, introduction, notes, ou encore illustrations. Là aussi ces variantes peuvent justifier plusieurs numérisations.Sauf erreur, ces distinctions ne sont pas prises en compte dans l’étude d’Europeana. Le formulaire fait mention de “digital object” et il semble que c’est aux institutions de donner à ce “digital object” la définition qui leur convient, laquelle peut tenir compte des remarques ci-dessus.

TN: De mon côté, je suis plutôt optimiste: si on regarde les documents publiés, je pense que les documents qui suscitent un intérêt sont déjà numérisés ou le seront assez rapidement, avec la grosse réserve lié au droit d’auteur.En résumé, je fais l’hypothèse que chaque document publié qui est dans le domaine public et qui suscite un ‘intérêt est déjà numérisé et disponible en ligne ou le sera assez rapidement (c’est une question d’années, ou peut-être un peu plus), au moins dans l’environnement suisse. Ceci dit, cela laisse du travail, d’autant plus que le domaine public s’élargit chaque année.

AR: Optimisme partagé! Le livre a ceci d’intéressant que différents acteurs peuvent vouloir sa numérisation: d’abord plusieurs bibliothèques peuvent souhaiter la mise en ligne d’un même document détenu dans sa collection. Mais il y a aussi les éditeurs – je pense notamment aux sociétés savantes – et des acteurs commerciaux qui vendent des abonnements numériques aux bibliothèques académiques. Ou encore des opérateurs mégalomaniaques, tel Google.

…58% des contenus numérisés sont accessibles en ligne

TN: Ce chiffre est bien intéressant, parce qu’il suggère que l’effort devrait petit à petit se déplacer de la numérisation vers la mise en ligne. Et l’étape suivante/parallèle serait de créer les fonctionnalités nécessaires pour exploiter au mieux les ressources en ligne (par exemple, certaines requêtes légitimes sur la presse numérisée sont impossibles dans la plupart des bibliothèques numériques).

AR: Je suis d’accord. On voit bien qu’il y a deux défis à surmonter. D’abord la numérisation des contenus et celui de la mise en ligne adaptée à la typologie des contenus et aux besoins des utilisateurs. Et ces besoins évoluent souvent plus vite que les outils.

…ou dont les droits sont détenus par l’institution (30%)

TN: Ce chiffre m’étonne un peu.

AR: Je comprends ta réaction. Je pense que ce chiffre recouvre deux situations: d’abord une bibliothèque acquiert une collection avec des droits d’exploitation, comme cela est souvent le cas pour les collections spéciales (documents d’archives ou iconographiques, par exemple). Ensuite, la bibliothèque a pu obtenir des autorisations auprès des ayants-droit pour diffuser des œuvres numérisés qui n’ont plus de potentiel économique. Il est finalement compréhensible que la numérisation porte avant tout sur des contenus que l’on pourra diffuser en ligne, soit parce qu’ils sont dans le domaine public, soit parce que l’institution dispose des droits.

Ce qui est certain, c’est que la numérisation va continuer à structurer pendant longtemps les activités de ces institutions…

TN: Je suis d’accord.

AR: Mais tout dépend des priorités des organisations. Une bibliothèque pourrait décider qu’elle ne poursuit plus la numérisation, afin de se consacrer à d’autres projets, même si elle n’a pas achevé ce travail.

… et les usagers devront continuer à consulter les supports matériels.

TN: Je suis peut-être un peu moins d’accord, surtout pour les titres dans le domaine public. Les usagers ne trouveront peut-être pas ce qu’ils cherchent sous forme numérique dans leur bibliothèque. Mais en cherchant un peu, ils trouveront probablement ce document numérique auprès d’une autre bibliothèque ou dans une méga-bibliothèque numérique du type “Google” ou “Internet archive”. Ou dans une librairie numérique (contre payement dans ce cas).

Mais je suis d’accord avec toi pour le cas des documents protégés par le droit (et c’est vrai, ça en fait beaucoup). Pour ces situations, il est encore difficile de se passer du papier, surtout si l’usager ne souhaite pas payer.

AR: Oui, les motivations d’usage du papier deviennent diverses: usage contraint, car il n’y a pas d’alternative ou qu’elle est trop coûteuse, usage délibéré par choix, ou encore usage de niche, spécialisé.

Les responsables politiques demandent aussi qu’elle profite au grand public, alors que son intérêt n’est pas toujours évident.

TN: Il me semble c’est une vraie question: est-ce que la mobilisation de moyens relativement importants se justifie alors que seul un petit nombre d’usagers en profite?

AR: Par le passé, un musée pouvait concevoir une exposition visitée par une poignée de visiteurs. Aujourd’hui cela ne semble plus défendable. Faut-il pour autant s’interdire de numériser des fleurons du patrimoine sous prétexte qu’ils ne sont pas “vendables” au plus grand nombre? Je trouve qu’on ne devrait pas avoir à opposer ces publics…

TN: Oui, mais en pratique les budgets ne sont pas illimités et il faut bien faire des arbitrages.

[1] Europeana DSI 2 – Access to Digital Resources of European Heritage. D4.4. Report on ENUMERATE Core Survey 4, Europeana Foundation, 31.08.2017. https://pro.europeana.eu/files/Europeana_Professional/Projects/Project_list/Europeana_DSI-2/Deliverables/d4.4-report-on-enumerate-core-survey-4.pdf

[2] Théophile Naito est l’auteur de “Choisir un format d’images numériques dans le cadre de la numérisation patrimoniale”, in: Gilbert Coutaz (éd.), Informationswissenschaft: Theorie, Methode und Praxis : Arbeiten aus dem Master of Advanced Studies in Archival, Library and Information Science, 2010 – 2012 = Sciences de l’information: théorie, méthode et pratique, Baden, hier + jetzt, 2014, p. 47‑74.

Bibliothèques: un état de la numérisation

Scanner pour livre ancien

Scanner pour livre fragile et ancien à Zurich en 2010

Le mythe de la bibliothèque universelle reste vivace. La visite des collections d’une grande bibliothèque patrimoniale fait forte impression auprès du public, probablement à mesure que les livres désertent progressivement nos étagères à la maison. Mais une question revient inlassablement: « Est-ce que vous numérisez tous ces livres? »

Les responsables expliquent alors que la numérisation est une entreprise de longue haleine, coûteuse, qui se fait en réseau avec d’autres institutions dont la mission est comparable et qu’il est à peu près certain que tout ne sera pas numérisé.

Les bibliothèques estiment qu’elles sont dans une phase de transition, que le numérique gagne du terrain, mais que les livres résistent  [1]. C’est moins vrai pour les usages. La recherche se fait toujours plus massivement et exclusivement avec de la documentation numérique. Ce qui fait courir le risque du biais de perspectives: ce qui n’existe pas numériquement a moins de chance d’être identifié et exploité. La commodité du numérique est plus qu’un simple confort: c’est une orientation extrêmement puissante dont il faut tenir compte . Même les travaux universitaires font pour la plupart l’impasse sur des ressources imprimées pertinentes, mais d’accès un peu moins facile.

C’est pourquoi, après une vingtaine d’années de pratique, il est intéressant de savoir jusqu’à quel point la numérisation des bibliothèques est avancée. Philippe Colombet, ancien responsable du programme Google Livre pour la France déclarait il y a quelques années: « 15% du savoir se trouve sur le Web et 85% dans les livres » [2].

L’année dernière, Europeana a publié une enquête (Core Survey 4) sur l’état de la numérisation dans les institutions patrimoniales du vieux continent [3]. Selon cette étude 22% des collections patrimoniales des répondants a été numérisé (tous types confondus: bibliothèques, musées, archives, centres de conservation audiovisuels. Si on se limite aux bibliothèques cette proportion est de 17%. On serait donc encore bien loin du compte même si ce chiffre doit être considéré avec une bonne marge d’erreur, en raison du mode de calcul et du nombre limité d’institutions ayant répondu à l’enquête.

Les institutions déclarent que 24% en moyenne de leurs collections patrimoniales ne sont pas destinées à être numérisées. Il aurait été intéressant d’en connaître les critères: fragilité extrême de l’original ou trop grande complexité? Doublons? Inintérêt du contenu?

Mentionnons encore quelques chiffres de ce rapport. 58% des contenus numérisés sont accessibles en ligne. On imagine que le reste ne l’est pas pour des raisons techniques ou de copyright. Si la numérisation porte essentiellement sur des œuvres du domaine public (38%) ou dont les droits sont détenus par l’institution (30%), le reste (32%) est détenu par des tiers ou a un statut qui n’est pas clair.

Enfin les raisons invoquées pour donner un accès numérique à ces contenus sont limpides: il s’agit majoritairement de la recherche académique, de finalités pédagogiques et de réduire les risques sur les objets physiques en les soustrayant à la consultation.

Quels sont les enseignements de cette étude ? J’en vois trois:

  1. D’abord un utile rappel que nous sommes toujours dans une phase de transition et qu’une partie encore assez faible de notre héritage est numérisé. Peu importe finalement les réserves méthodologiques sur la façon d’obtenir ce pourcentage, c’est l’ordre de grandeur qui compte. Ce qui est certain, c’est que la numérisation va continuer à structurer pendant longtemps les activités de ces institutions et les usagers devront continuer à consulter les supports matériels.
  2. L’observateur est frappé du profond décalage entre cette réalité de la numérisation patrimoniale et la production du savoir actuel. La Suisse, comme les autres pays européens, s’est donnée un objectif ambitieux: à l’horizon de 2020, toutes les recherches financées par de l’argent public doivent être publiées en open access [4]. Cette volonté politique forte n’est pas motivée seulement par l’accès aux résultats de la recherche et au progrès de la science, mais témoigne également d’une intention de transparence. On ne s’attend guère à ce que le « grand public » s’empare d’études de physique théorique, mais on lui dit: « Voici ce qui est fait avec votre argent ».
  3. Cette question de l’usage de la numérisation manifeste un autre écart, entre les professionnels et leur tutelle cette fois. Pour les premiers, l’enquête indique que la communauté académique est la principale bénéficiaire de l’accès aux collections numérisées. Les responsables politiques demandent aussi qu’elle profite au grand public, alors que son intérêt n’est pas toujours évident. La presse numérisée est certainement une exception, car son attrait est très large. D’autres contenus demandent un accompagnement particulier pour pouvoir sortir d’un cercle restreint de connaisseurs. Ce qui relève de la médiation. Son objectif nouveau est difficile à jauger: comment inciter à découvrir ces documents, et jusqu’où aller? Ce n’est pas l’objet de ce billet, mais il est clair que les bibliothèques se mettent à réinventer leur rôle de passerelle entre collections et usagers. A ce titre leurs actions se rapprochent du journalisme (établissement et compréhension des faits) et de l’enseignement (formation au cours de la vie).

Décidément le numérique n’a pas fini de reconfigurer nos organisations…

[1] La Bibliothèque nationale a intitulé ainsi son plan stratégique pour la période 2012-2019: “L’avenir est numérique, mais le papier subsistera.” Rapport annuel. Bibliothèque nationale suisse. 2012. http://dx.doi.org/10.5169/seals-362342.

[2] D’après Alain Jacquesson, “La Bibliothèque numérique”, in: Réseau Patrimoines, n. 13, 11.2012, p. 47‑54.

[3] Europeana DSI 2 – Access to Digital Resources of European Heritage. D4.4. Report on ENUMERATE Core Survey 4, Europeana Foundation, 31.08.2017. https://pro.europeana.eu/files/Europeana_Professional/Projects/Project_list/Europeana_DSI-2/Deliverables/d4.4-report-on-enumerate-core-survey-4.pdf

[4] À partir de 2020, la recherche du FNS devient 100 % Open Access, 13.12.2017. http://www.snf.ch/fr/pointrecherche/newsroom/Pages/news-171213-recherche-du-fns-devient-100-pour-cent-open-access.aspx

Est-ce que les bibliothèques n’ont plus lieu d’être?

Dans un entretien donné à la NZZ am Sonntag le 7 février dernier, le nouveau directeur de la Bibliothèque de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (ETHZ) répondait comme suit à la question Est-ce qu’Internet rend les bibliothèques superflues?:

“Oui, les bibliothèques publiques sont arrivées dans la foulée de l’éducation populaire [1], avec Internet, elles s’en vont. Est-ce que cela pose un problème?”

La brutalité de cette déclaration, probablement conçue pour attirer l’attention, a effectivement atteint ce but: la profession, à juste titre, a déploré la simplification des propos, une vision dépassée de ces institutions, la méconnaissance des projets novateurs existants, et son mépris. De très nombreuses réactions ont trouvé place dans la liste de diffusion Swiss-lib ou en commentaires de l’article. Spécialiste du domaine et enseignant à la Haute école spécialisée de Coire, Rudolf Mumenthaler a répliqué de façon structurée à Rafael Ball dans la NZZ  ainsi que sur son blog. La directrice de la Bibliothèque nationale, Marie-Christine Doffey, est elle-même intervenue pour rappeler en substance que si le numérique était bel et bien un support en constante expansion, il avait néanmoins ses faiblesses et que le papier restait important pour garantir l’égalité d’accès à l’information.

Abus de position dominante ?

Pour saisir le contexte, il faut garder à l’esprit que la Bibliothèque de l’ETHZ est la plus puissante institution du pays: taille des collections, budget d’acquisitions et de fonctionnement. C’est un partenaire important pour les autres bibliothèques à qui elle procure diverses prestations. Elle jouit par ailleurs d’une haute réputation à l’international et si on la surnomme parfois “Bibliothèque nationale des sciences et ces techniques”, c’est en raison de l’étendue de ses contenus dans ces domaines.
S’exprimant dans un média influent, Rafael Ball témoigne, outre une condescendance avérée vis-à-vis des bibliothèques de taille plus petite, une absence de déontologie assez surprenante venant du directeur d’une telle institution. Le climat actuel est certes propice aux prises de position tranchées. Faut-il pour autant refuser toute subtilité pour se faire entendre? Emis dans la sphère publique, ce genre de discours devient ambigu et instille un soupçon: les bibliothèques seraient-elles effectivement inadaptées, protégées par leur statut, bénéficient-elles d’une rente de situation? Les réactions vigoureuses de défense de la profession ne seraient-elles que le symptôme d’un réflexe corporatiste? Ce débat a déjà eu lieu à l’interne, et si l’on connait un tant soit peu la littérature spécialisée, on le sait depuis bien longtemps. A moins que, ce qui relèverait de la politique, la mission de service public de ces institutions ne soit une des raisons de les attaquer?

Bibliothèques et numérique: une longue histoire

En fait, peu d’institutions ont pris en marche aussi tôt la révolution numérique: informatisation des catalogues dès les années 1970, exploitation du web dès le début des années 1990 comme canal d’information ou de publication des données bibliographiques, expérimentation de la numérisation avant la fin du XXe siècle… Des instances faîtières comme l’IFLA ont toujours reconnu l’immense bénéfice d’Internet pour le public et le rôle des bibliothèques dans la société de l’information [2].

Contrairement à ce qui leur est reproché, les bibliothèques ont su pour la plupart adapter leur modèle d’affaire et continuent à évoluer. Savoir si le livre en papier a la prééminence sur le livre numérique n’a aucun sens: tous deux sont des supports d’information, des “Datenträger” [3], les opposer relève d’un combat d’arrière-garde. Même si le numérique prend une place de plus en plus grande, il se trouve que nombre de “clients” des bibliothèques publiques, pour des raisons qui leur appartiennent, préfèrent encore le premier au second.

Au final, cette polémique est révélatrice des fortes tensions que le numérique impose à notre société. Il bouscule certains équilibres et il est toujours salutaire de savoir se remettre en question. Il n’en est pas moins que les bibliothèques n’ont pas besoin que ses dirigeants allument eux-mêmes le feu destiné à les consumer.

[1] Sur ce point R. Ball voit juste. A Genève par exemple, la corrélation entre création de bibliothèques et développement de l’instruction publique ou populaire apparaît clairement. Lire Alain Jacquesson, Les bibliothèques à Genève Essai de chronologie | 1478 > 2014, publié dans la collection Bibliothéchos des Editions de l’Esprit de la Lettre.

[2] Cela apparait notamment dans notre livre : Alain Jacquesson et Alexis Rivier, Bibliothèques et documents numériques. Concepts, composantes, techniques et enjeux, Nouvelle éd., Paris, Ed. du Cercle de la librairie, 2005 (Collection Bibliothèques).

[3] Pour l’archivage à long terme, une des fonctions des bibliothèques patrimoniales, les institutions peuvent encore préférer le papier, dont le processus est bien maîtrisé, au numérique, pour lequel elles manquent de recul ou ne sont pas encore équipées. Mais il n’existe aucune différence de statut intellectuel entre les deux.